Le récit

Synopsis _

Dans le village du Pouget, au cœur de l’Hérault, Dog et Mirales, deux amis d’enfance, occupent leur temps entre petits trafics, discussions avec leurs amis et parties de foot sur la console de jeux vidéo. Mirales entretient un rapport ambivalent avec son acolyte, fait de brimades et d’attachement sincère. Un soir, alors qu’ils rendent visite à leur ami Ali, une altercation éclate entre Dog et une jeune femme inconnue. Cet événement anodin va être à l’origine d’une animosité croissante avec une bande locale. Par ailleurs, l’arrivée d’Elsa dans le village, une étudiante venue en villégiature pour un mois, va ébranler l’amitié toxique entre les deux hommes.

Les personnages _

Mirales _

Mirales est le personnage central du film. Presque toujours flanqué de son chien Malabar, il semble être connu et apprécié de tous dans le village. Curieux et à fleur de peau, il aime animer les discussions entre amis et provoquer des controverses. Grand lecteur, il étonne son monde par ses citations de Montaigne et son vocabulaire fleuri. Il passe le plus clair de son temps avec Dog à traîner au village, mais n’oublie jamais d’avoir des attentions aimables envers ses voisins et les autres habitants. Il vit chez sa mère avec qui il entretient une relation complexe faite de tendresse et de non-dits. Cuisinier de métier, il ne travaille pas. Pour survivre, il deale quelques barrettes de shit dans le village et aux alentours.

Dog _

Dog est à l’opposé de son ami : taiseux, discret, il est au mutisme ce que Mirales est à la logorrhée. Il vit dans un petit studio non loin de son acolyte, mais on ne sait presque rien de sa situation, sinon qu’il a passé toute sa jeunesse au village. Il a pour projet de s’engager dans l’armée, ce qui correspond bien à son caractère passif et obéissant. L’arrivée d’Elsa va éveiller en lui un sentiment amoureux le poussant progressivement à contester la supériorité que son ami exerce sur lui.

Elsa _

Elsa est une étudiante qui vit à Rennes et arrive dans le village pour y passer un mois de vacances. Débrouillarde, autonome et discrète, elle fait la rencontre des deux amis au début du film et s’étonne de voir Mirales humilier régulièrement Dog. Elle nourrit assez vite des sentiments amoureux pour ce dernier, tout en continuant d’entretenir une correspondance avec son ex petit-ami. Sa relation avec Mirales est plus problématique car elle est la seule à lui tenir tête et à ne pas être impressionnée par ses colères.

Les personnages secondaires

Ali _

Fournisseur de shit de Mirales, Ali vit à Port Camargue, à une soixantaine de kilomètres du village. Les deux amis lui rendent visite régulièrement pour venir chercher leur marchandise, mais aussi pour recevoir ses conseils. Plus âgé, il fait figure de mentor auprès des deux jeunes hommes. En effet, il semble être le seul à pouvoir recadrer Mirales sans que ce dernier ne s’en offusque. Il est très attaché à son chat et suit avec beaucoup d’attention son état de santé et son bien-être.

Paco _

Paco est l’un des amis du groupe que fréquentent Dog et Mirales. Il est l’interlocuteur privilégié de Mirales, après Dog, car il s’intéresse aux métiers de la restauration. En effet, aidé par sa compagne, il souhaite créer un restaurant dans le village. Son projet prend forme au fur et à mesure du film et il invite régulièrement Mirales à s’y intéresser, qu’il s’agisse de participer aux travaux ou à y travailler comme cuisinier.

Christiane _

Christiane est la mère de Mirales. On ne la voit jamais en dehors de la maison. Elle passe son temps à peindre et à attendre que ses toiles sèchent. Taciturne, elle ne semble vivre que pour son art et ne porte qu’un intérêt limité au quotidien de son fils. Ce dernier s’inquiète de la voir si passive et aimerait lui donner l’énergie d’être plus active, mais il ne sait pas comment s’y prendre.

Madame Dufour _

Elle est la voisine de Dog et Mirales. Douce et accueillante, elle entretient une relation amicale avec les deux amis, qu’elle est la seule à appeler par leurs prénoms. Ancienne pianiste renommée, elle passe beaucoup de temps à s’exercer sur son instrument. Elle reçoit régulièrement la visite de Mirales qui aime à la voir et l’entendre jouer.

Bernard _

Bernard est « l’idiot du village ». Il passe son temps devant l’église à gratter des tickets de loterie. Affable, il est heureux d’avoir de la compagnie, surtout lorsque Mirales s’arrête quelques minutes pour discuter ou gratter un Astro avec lui.

Groupe d'antagonistes _

Bien que le film s’organise autour de l’amitié entre Dog et Mirales, certains personnages ont une valeur d’antagonistes. Ce rôle est pris en charge par Dimitri et sa bande qui zonent sur le parking de la résidence d’Ali, à Port Camargue. Alter ego des protagonistes, comme eux ils passent leur temps entre amis dans leur village. C’est une altercation entre Dog et Sonia, la petite amie de Dimitri, au début du film, qui est à l’origine de la confrontation entre les deux groupes. Cette tension ne va cesser de croître au cours du film jusqu’à son dénouement qui représente l’acmé du récit.

Reviews

Le découpage narratif

PROLOGUE - Une vie tranquille

[00:00:00 – 00:06:51]

Le jeu du rond

[00:00:00 – 00:02:34]

Le soir, Dog et Mirales trainent sur la place haute avec leurs amis. Dog est la victime du « jeu du rond » de son ami : après avoir regardé le cercle formé par Mirales avec ses doigts, il doit subir un coup de poing dans l’épaule. Mirales reçoit un appel téléphonique qui entraine le départ des deux amis.

Visite à Ali

[00:02:35 – 00:04:46]

Les deux compères rendent visite à Ali, ami et fournisseur de shit de Mirales. Ali est inquiet pour la santé de son chat. Mirales estime que Dog boit trop d’alcool et lui intime d’arrêter. En partant, Dog drague lourdement une jeune femme sur le parking, ce qui provoque une altercation avec elle. Après un fondu au noir, le titre du film apparaît sur l’écran.

Madame Dufour et les zézettes

[00:04:47 – 00:06:51]

Chez lui, Mirales se prépare à sortir avec son chien pendant que sa mère peint dans le salon. Une fois dehors, il s’arrête après quelques mètres et sonne chez une voisine, Madame Dufour, pour lui remettre des « zézettes », des petits biscuits qu’il a préparés. Il continue sa route puis s’arrête chez Dog, qui est absent. Il lui laisse un message vocal.

CHAPITRE 1 – Un amour inattendu

[00:06:52 – 00:36:45]

La rencontre avec Elsa

[00:06:52 – 00:07:32]

Au bord d’une route départementale, une jeune femme fait du stop. Dog s’arrête et la fait monter. Elle se rend au Pouget, le village de Dog et Mirales.

La partie de jeu vidéo

[00:07:33 – 00:11:10]

Assis sur le canapé convertible de Dog, les deux amis jouent au football sur la Playstation. Dog reçoit des messages d’Elsa, l’auto-stoppeuse, ce qui attise la méfiance de Mirales. Ce dernier détend l’atmosphère en demandant à son ami s’il lui plairait s’il était une femme. S’en suit un moment de joie fait de chatouilles et de flatulences, après quoi Mirales quitte le studio en feignant de ne plus pouvoir respirer.

Bernard & les jeux à gratter

[00:11:11 – 00:12:05]

Sur le parvis de l’église, Mirales croise Bernard, simple d’esprit. Il regarde son jeu à gratter et lui annonce qu’il a perdu. Il lui conseille de jouer sagittaire, son signe astrologique, plutôt que lion.

Une soirée sur la place

[00:12:06 – 00:17:49]

Le soir, Dog et Mirales vont chez Elsa pour l’inviter à les rejoindre sur la place haute avec leurs amis. Là-bas, la discussion oppose Mirales au reste du groupe sur la recette de la sauce carbonara. Ensuite, c’est le projet d’ouverture de restaurant dans le village par Paco, un ami présent dans le groupe, qui fait débat. Enfin, Mirales indique qu’il n’est pas fait pour les petits villages, et qu’il devra un jour partir. Il dénigre le souhait de Dog de rejoindre l’armée car au contraire, lui serait tout désigné pour rester vivre au village.

Dog et Elsa apprennent à se connaître

[00:17:50 – 00:21:53]

Dog et Elsa discutent dans le studio du jeune homme. Il lui apprend que Mirales vient de Grenoble et qu’ils se connaissent depuis qu’ils ont douze ans. Mirales frappe à la porte. Dog, gêné, ne le laisse pas entrer. Mirales s’en va, vexé.

Deal avec Enzo

[00:21:54 – 00:23:04]

La nuit, Mirales vend une petite quantité de shit à Enzo, un jeune du village. Ce dernier lui raconte une anecdote de bagarre générale en boite de nuit.

Mirales, Dog et Elsa en voiture

[00:23:05 – 00:26:21]

Mirales, Dog et Elsa sont dans la voiture de Mirales. Alors que Dog part faire quelques courses, son ami tente de sympathiser avec Elsa.

« La balle à Malabar »

[00:26:22 – 00:28:21]

Les trois protagonistes sont au milieu d’une grande plaine. Mirales chante « La balle à Malabar » à son chien.

Mirales chez lui avec sa mère

[00:28:22 – 00:29:32]

Mirales rentre chez lui et voit sa mère figée, le regard vide. Elle l’informe qu’elle attend que sa peinture sèche.

Dog et Mirales sur la place haute

[00:29:33 – 00:31:14]

Au matin, la famille se prépare à quitter son foyer. La mère, bébé dans le dos, et le père pressent les aînés, tandis qu’ils installent les jumeaux (7 ans) dans une carriole. Kyona prend soin d’emporter son carnet à dessins. Des corbeaux en nombre rôdent dans l’arbre dressé face à la maison, puis se précipitent sur son seuil, maintenant déserté. Sur le chemin, la famille rejoint la centaine d’habitants qui quittent le village, à pied, en camionnette… Le père reproche à Kyona de ne pas s’occuper d’Adriel, qui traîne. La file de migrants progresse le long des collines.

Elsa et Dog se rapprochent

[00:31:15 – 00:32:39]

Dog et Elsa flirtent et font des selfies. Dog reçoit un appel de Mirales qui lui ordonne de le rejoindre.

Mirales rabaisse Dog chez des amis

[00:32:40 – 00:35:57]

Mirales et Dog se rendent chez un couple d’amis pour un deal de shit. Mirales rabroue méchamment Dog après que ce dernier a demandé la distance qui sépare le Canada du Québec.

La partie de football

[00:35:58 – 00:36:45]

Partie de football, en extérieur, avec les amis.

CHAPITRE 2 - La rupture amicale

[00:36:46 – 00:48:40]

L’anniversaire au restaurant

[00:36:46 – 00:44:07]

Le groupe d’amis fête l’anniversaire de Dog dans un restaurant chic. Le jeune homme reçoit en cadeau un maillot de football de l’équipe de Montpellier. Mirales et Elsa échangent à propos de l’œuvre de Hermann Hess. L’ambiance dégénère lorsque Mirales humilie Dog en commentant de façon injurieuse sa manière de manger. La tension monte encore lorsque c’est Elsa qui subit les emportements sexistes et violents de Mirales.

En boîte de nuit

[00:44:08 – 00:44:34]

Plus tard dans la soirée, en boite de nuit, Dog et Elsa s’embrassent sur la piste de danse, sous le regard inquisiteur de Mirales.

Le lendemain, Mirales & Malabar

[00:44:35 – 00:45:35]

Le lendemain matin, chez lui, Mirales nourrit son chien.

Dispute à la terrasse du café

[00:45:36 – 00:48:40]

À la terrasse d’un café, Elsa et Dog rient en regardant des photos d’Elsa lorsqu’elle était petite fille. L’arrivée de Mirales tend l’atmosphère : lui et la jeune femme se disputent sous le regard passif de Dog. Mirales quitte la table en renversant sa chaise et la bière de Dog.

CHAPITRE 3 - Une vie sans l’autre

[00:48:41 – 01:13:18]

Discussion avec Ali à propos des femmes

[00:48:41 – 00:50:51]

Mirales se rend chez Ali. Sur le parking, il est interpellé par Dimitri, le petit ami de la jeune femme avec qui Dog a eu une altercation sur ce même parking. Auprès d’Ali, il se plaint de la dégradation de sa relation avec Dog.

Dog et Mirales séparés l’un de l’autre

[00:50:52 – 00:54:54]

Séquence dite « en accolade », qui voit se succéder plusieurs épisodes de vie quotidienne où les deux amis vivent l’un sans l’autre : Mirales promenant son chien, Dog regardant un film avec Elsa, Mirales préparant des pâtes à la carbonara pour sa mère et lui, Dog et Elsa faisant l’amour, Mirales fumant seul une cigarette sur la place haute, Dog et Elsa, dans le lit, se disputant à propos de l’ex-petit ami de la jeune femme.

Une journée avec Mirales

[00:54:55 – 00:56:54]

Une journée dans la vie de Mirales sans son ami : le jeune homme promène son chien, passe le temps sur un banc puis observe la devanture du futur restaurant de Paco qui, enthousiaste, lui décrit l’intérieur. Au matin, alors que Mirales discute avec quelques amis sur la place, Elsa le rejoint et lui demande s’il peut lui fournir de la drogue. Mirales l’ignore.

Chez Madame Dufour

[00:56:55 – 00:58:49]

Mirales se rend chez Madame Dufour pour récupérer sa boite à biscuits. Pour lui faire plaisir, elle lui joue le final de La Tempête de Beethoven.

Rupture entre Dog & Elsa

[00:58:50 – 01:01:43]

La musique continue tandis que nous suivons Dog et Elsa, en voiture, se rendant chez Ali. Sur le parking, Dog est menacé par Dimitri et sa bande. Durant le retour, un appel téléphonique de Mirales manque de provoquer un accident. Arrivée au Pouget, Elsa rompt avec Dog.

Dog vandalise la voiture de Dimitri

[01:01:44 – 01:02:23]

Le soir, sur le parking devant chez Ali, Dog vandalise la voiture de Dimitri.

Une autre journée avec Mirales

[01:02:24 – 01:06:25]

Toujours orphelin de son ami, Mirales mène un quotidien redondant : deal avec Enzo, aide au chantier du restaurant de Paco, lecture, discussion tendue avec sa mère.

Au bar

[01:06:26 – 01:07:48]

Le soir, Mirales aperçoit Dog au bar, seul. Il l’appelle avec son téléphone depuis l’extérieur et constate que ce dernier ne lui répond pas. Il entre acheter un paquet de cigarettes. Les deux hommes se toisent sans échanger un mot.

Dispute sur la plaine

[01:07:49 – 01:13:18]

Mirales frappe à la porte de Dog et lui demande de le suivre. Les deux hommes se rendent sur la plaine, où une dispute acte leur rupture. Dog rentre seul, à pied.

CHAPITRE 4 - Les retrouvailles

[01:13:19 – 01:25:01]

Ali et Dimitri

[01:13:19 – 01:14:14]

Ali sort de chez lui et s’apprête à emmener son chat chez le vétérinaire. Il croise Dimitri qui lui demande comment s’appelle le jeune homme venu le visiter avec sa compagne récemment.  

Dog et Mirales, l’un sans l’autre

[01:14:15 – 01:14:34]

Une autre séquence en accolade représentant les deux anciens amis seuls : Dog chez lui pianotant sur son téléphone, Mirales promenant son chien. 

La mort de Malabar

[01:14:35 – 01:21:58]

Le soir, Dimitri et sa bande se rendent au Pouget pour retrouver Dog. Ils menacent Enzo et l’obligent à appeler son ami. En arrivant à proximité du groupe, Dog s’enfuit en courant. S’en suit une course-poursuite dans les rues du village. Paniqué, le jeune homme appelle Mirales. Retrouvé et poursuivi sur la place haute, Dog est passé à tabac par Dimitri. L’arrivée de Mirales et de Malabar provoque une bagarre générale qui aboutit à la mort du chien.

L’enterrement

[01:21:59 – 01:25:01]

Désemparé, Mirales déambule seul dans les rues du village. Les deux hommes, réconciliés pour la circonstance, creusent une tombe pour Malabar dans la plaine. Mirales évoque la mort de son père. Ils rendent un dernier hommage au chien en chantant « La balle à Malabar ».

ÉPILOGUE – rentrer dans le rang

[01:25:02 – 01:28:25]

Au son d’une musique langoureuse, la vie paisible du village reprend ses droits : au milieu de la plaine, Mirales visionne une vidéo envoyée par Dog, en uniforme militaire, depuis sa caserne ; La nouvelle génération a remplacé l’ancienne sur la place haute et Bernard n’a pas bougé de son parvis d’église. Finalement, Mirales a été embauché comme cuisinier dans le restaurant de Paco.

GÉNÉRIQUE DE FIN

[01:28:25 – 01:32:27]

En lettres blanches sur fond noir, le générique débute sur la fin de la composition musicale de la dernière séquence. Puis, il se conclut au son de « Chien de la casse », interprété par le rappeur G.R.E.G

Thèmes & motifs

L’amitié _

Être frères : des hommes solidaires, des corps complémentaires_

Une relation asymétrique : la domination de Miralès sur Dog _

Le chien comme métaphore de la relation amicale _

Pour clore ce chapitre consacré à la relation complexe entre les deux personnages, il faut mentionner une figure présente tout au long du film et qui éclaire cette relation, celle du chien. Mentionné dès le titre, le chien sert à identifier et à caractériser un personnage. Mais qu’est-ce qu’un « chien de la casse », et qui désigne-t-il ? Cette expression populaire qualifie un homme de situation modeste prêt à user de violence pour atteindre ses objectifs. Ainsi, elle peut désigner tout autant Miralès ou Dog, sans qu’une réponse définitive ne nous soit vraiment donnée.

Le chien, c’est aussi le surnom d’un des deux principaux personnages, Dog. Nous apprenons au début du film que son prénom est Damien, mais seule Madame Dufour l’appelle encore de cette façon. Evidemment, ce surnom n’est pas choisi au hasard : il connote une attitude générale, celle d’un « chien battu » – tête baissée, silencieux, calme – ainsi qu’un comportement docile. Damien est donc associé à la figure du chien par les autres personnages. Parfois, cette association est explicitée à travers les dialogues. Par exemple, durant la séquence de l’anniversaire au restaurant, Miralès reproche à son ami de manger d’une mauvaise manière : « c’est ça que tu me donnes ? Manger comme un gros chien dans sa gamelle ? » La comparaison est bien sûr humiliante car elle animalise le personnage et l’associe à certains aspects du chien considérés comme négatifs : le manque de manières et d’hygiène.

Enfin, un véritable canidé prend une part notable au film, c’est Malabar, le chien de Miralès. L’animal sert d’abord à caractériser le personnage, puisque Miralès n’est presque jamais vu sans son chien qui le suit partout, à l’instar de Dog. Mais surtout, il a pour fonction d’incarner le goût du dressage et de la domination de Miralès. Le film s’arrête plusieurs fois sur le jeune homme ordonnant à son chien de réaliser de petits tours de dressage – comme « checker » son maître au début du film – ou le faisant asseoir ou le suivre en obéissant au doigt et à l’œil. Miralès est donc identifié comme un personnage qui trouve une satisfaction d’être en position de donneur d’ordre et dans le fait de contrôler, de modeler les êtres qui l’entourent comme il le décide.

 

Dès lors, le parallèle est tout trouvé entre Dog et Malabar, deux êtres qui sont intimement liés au cours du film. D’ailleurs, à plusieurs reprises, le montage les associe pour révéler la correspondance entre ces deux êtres. Après que Miralès a comparé Dog à un chien mangeant dans sa gamelle au restaurant, la séquence suivante voit Miralès, le lendemain matin, descendre de sa chambre pour nourrir Malabar. Avant de lui donner ses croquettes, il exige de ce dernier qu’il s’assoit et qu’il ne commence à manger que sur ordre de son maître. La fin de cette séquence est marquée par un gros plan du chien mangeant dans sa gamelle, illustrant la comparaison de Miralès dans la séquence précédente. Dog et Malabar sont associés de façon plus explicite par le dialogue, lors d’un échange savoureux mais révélateur entre Miralès et sa mère. Alors que les trois amis reviennent d’une balade au cœur de la plaine, Miralès, enjoué, raconte à sa mère qu’ « il s’est régalé », ce à quoi celle-ci le questionne « qui ça, Dog ? » pour se voir répondre dans un sourire par son fils « Non, Malabar. Dog ne court pas encore après les balles de tennis malheureusement. » C’est donc un perpétuel parallélisme qui est réalisé entre Dog et Malabar : à la merci de Miralès, ils lui obéissent au doigt et à l’œil tout en lui portant une grande affection.

Ainsi, en plus d’être incarné sous la forme bien concrète d’un animal très présent à l’écran, la figure du chien est pensée comme une métaphore de la relation asymétrique entre les deux protagonistes. Mais bien plus encore, ou plus précisément, il est nécessaire d’envisager la construction du film comme une allégorie de l’amitié, c’est-à-dire ici comme un récit se donnant pour ambition de donner une forme à cette relation interpersonnelle privilégiée et complexe, faite d’amour et de rapport de force. En effet, placer le chien au centre de cette relation, que ce soit d’une façon métaphorique pour décrire Dog dans son caractère et dans sa relation à Miralès, mais aussi en tant que figure tangible et omniprésente à travers Malabar, c’est s’inscrire dans une tradition iconographique pluriséculaire qui voit l’amitié être incarnée par la figure du chien. Cette association s’est fixée entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle à travers un certain nombre de représentations[1]. Qu’il s’agisse de dessins, de peintures ou encore de sculptures, les artistes de cette époque vont codifier les représentations de l’amitié à travers la figure du chien. Cela permet d’abord d’incarner la fidélité sans faille de l’ami et la tranquillité d’une relation qui ne souffre d’aucune trahison, à la différence de l’amour par exemple. Mais, représenté au pied de son maître ou de sa maîtresse allongé ou assis attendant un ordre, le chien permet aussi d’incarner toute la complexité de la relation amicale entre deux êtres, une relation qui se joue dans un rapport de pouvoir et de domination implicite.

Dès lors, en inscrivant la figure du chien au centre de la relation entre Dog et Miralès dès le titre du film, mais aussi à travers le surnom d’un des protagonistes, la présence constante de Malabar dans cette relation et sa mort comme moment de réconciliation entre les deux amis, et en associant Dog au chien grâce aux dialogues et au montage, le cinéaste utilise les outils propres à son art pour proposer sa représentation personnelle de l’amitié tout en s’inscrivant dans une tradition iconographique bien établie.

[1] Voir Catherine Jordy, « L’Amitié en images », Le Portique, n°14, 2014, URL : http:// journals.openedition.org/leportique/4059 ; DOI : https://doi.org/10.4000/leportique.4059 (dernière visite le 29/07/2025)

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Elsa, un personnage disruptif _

Au cœur de ce récit d’amitié ambivalent à l’équilibre fragile, un personnage a pour fonction de créer du déséquilibre, de mettre en crise la relation entre les deux hommes, c’est Elsa.

Alors que les deux hommes habitent le village depuis plusieurs années, qu’ils y ont tissé un réseau d’amitiés et de relations économiques divers, Elsa est une étrangère qui ne connait personne et a déjà prévu de repartir après un mois de villégiature. Elle est littéralement de passage là où nos deux protagonistes sont des sédentaires bien établis dans le lieu. Cette particularité du personnage féminin est importante car elle implique un certain nombre de conséquences dans le film, qu’elles soient d’ordres narratifs ou formels. D’abord, si Elsa est de passage dans le récit, elle l’est aussi dans le film. En effet, le personnage apparaît à la septième minute et disparaît bien avant la fin, au bout d’une heure environ. Elle n’a donc pas pour vocation d’établir un lien pérenne et solide avec les protagonistes, mais plutôt d’apporter un changement dans leur relation à même de la faire progresser, et l’ensemble du film avec elle.

À ce titre, « l’entrée en scène » du personnage est particulièrement intéressante en ce qu’elle reconfigure et enrichit les premières récurrences spatiales et stylistiques mises en place jusque-là. Le début du film nous plonge, de nuit, au cœur du Pouget, sur la place haute, en compagnie des deux protagonistes et de leurs amis. S’en suit une visite chez Ali, toujours de nuit, puis la découverte des rues étroites du village avec Mirales, le lendemain matin. Le raccord qui voit Elsa succéder à Mirales déambulant dans les rues est particulièrement frappant : apparaissant au centre du cadre, au premier plan, découpée du paysage derrière elle par la longue focale qui crée une distance avec ce qui l’entoure, Elsa est une figure lumineuse qui fait irruption dans le film en en bouleversant l’organisation [1]. Le pouce levé, son sac à dos de voyage derrière elle, elle est identifiée comme une voyageuse, extérieure au village et à sa région. Le grand espace qui l’entoure, dont la perspective est appuyée par la route rectiligne derrière le personnage, tranche avec les gros plans, l’ambiance nocturne et les rues étriquées des séquences précédentes. Tout, dans cette entrée en scène, associe Elsa à l’externalité et à la nouveauté d’un personnage dont la représentation indique déjà la fonction de bouleversement des règles établies.

Dès lors, la présence de la jeune femme ne va cesser de déstabiliser l’équilibre précaire du duo d’amis et sa répartition duelle dans l’image. C’est particulièrement visible lors de la balade sur la plaine lorsque, adossés à la voiture, les trois personnages s’amusent avec Malabar. Le découpage sépare l’espace en deux blocs, celui de Mirales et celui de Dog et Elsa, côte à côte [2 et 3]. Le montage en champ-contrechamp insiste sur la séparation entre les deux blocs et, même si l’ambiance est à la joie et à la bonne humeur, il marque déjà une rupture importante avec les moments où les deux personnages se partagent l’espace, sans la jeune femme, de façon équilibrée.

L’exemple le plus frappant à ce titre est sûrement la courte séquence en boite de nuit. Composé de deux plans uniquement, opposés par une logique de champ-contrechamp bien visible, ce moment montre d’abord Dog et Elsa danser et s’embrasser sur la piste, au centre des autres danseurs et danseuses [4]. Le lent travelling avant sur leurs corps enlacés laisse poindre un certain malaise, comme s’ils étaient observés. Et en effet, le contrechamp sur Mirales, seul au bar, le visage fermé, montre son regard dur et froid porté sur les deux jeunes gens [5]. Les sièges vides autour de lui insistent, par contraste avec le plan précédent, sur sa solitude, quand l’alternance de la lumière émise par des spots lumineux intermittents sur son visage crée une image changeante, presque monstrueuse, de son visage. Là où les uns agissent, l’autre observe passivement. Cette situation est un renversement de celle établie jusque-là entre les deux hommes où Mirales agissait, prenait des décisions pour son ami, gérait le sujet et la durée des discussions. Désormais, cet équilibre est rompu, et ce montage dans la boite de nuit exprime toute l’inquiétude de Mirales qui n’a plus de prise sur son ami du fait des sentiments nouveaux partagés avec Elsa.

Après avoir amené la reconfiguration de l’amitié entre Dog et Mirales, Elsa quitte le village et le film comme elle y était entré, de façon abrupte. Alors qu’ils rentrent d’une visite amicale chez Ali et que, sur le retour, Dog a failli causer un accident de voiture en regardant son téléphone vibrer pour annoncer un appel de Mirales, les deux amants remontent le village, le soir à la nuit tombée. Chacun des deux personnages est placé bord cadre, aligné au mur, laissant entre eux toute la perspective de la rue qui donne sur la campagne environnante. À distance l’un de l’autre, c’est ce moment qu’Elsa choisit pour rompre avec Dog [6]. La séparation des deux personnages dans le champ incarne bien sûr la fin de leur relation amoureuse, mais c’est aussi, très concrètement, , même au plus fort de leur relation. Si Elsa quitte Dog sans explication, la composition de l’image laisse affleurer une raison probable : c’est le village, ses liens sociaux parfois aliénants et les dépendances affectives de Dog qui empêchent Elsa de rester.

Ainsi, l’apparition et les prises de position de jeune femme, n’hésitant pas à remettre en cause les attitudes de Mirales, ébranlent la relation toxique entre les deux hommes et permet dès lors de la faire évoluer. Bien qu’elle disparaisse au cours du film pour laisser la place à de nouveaux rapports entre les deux hommes, Elsa est une figure lumineuse porteuse de nouvelles perspectives dans un quotidien répétitif.

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Le cercle : de l’organisation concentrique du village au « jeu du rond », un motif central _

Le village_

Le Pouget, entre régionalisme et pittoresque _

« Je fais un cinéma très régionaliste ». C’est avec ces mots que Jean-Baptiste Durand décrit son cinéma. La région, le pays, l’identité du lieu présent dans le film sont en effet très importants et participent à mieux saisir la relation entre les personnages autant que leurs sentiments intimes. Comment s’incarne donc ce « régionalisme » propre au film ? Comment la région se fait-elle percevoir dans les images ? Le terme désigne la tendance à conserver ou à cultiver les traits originaux d’une région. Cette tendance peut s’incarner dans des édifices singuliers, des formations naturelles reconnaissables, un type de végétation ou encore des coutumes, des modes de vie, des façons de se vêtir. Plus encore, le régionalisme s’inscrit le plus souvent dans une esthétique pittoresque, c’est-à-dire une insistance à représenter une beauté du quotidien, une beauté qui émeut par sa capacité à mettre en avant la diversité des formes et des textures au sein d’un environnement connu. « À la place de ce parterre brisez le terrain, et sur ce fonds inégal au lieu d’arbrisseaux fleuris, plantez des chênes tortueux ; brisez les bords des allées pour leur donner la rudesse d’une route ; marquez-y des ornières ; et placez autour quelques pierres et buissons. En un mot au lieu d’un objet net faites en un rude ; et vous le rendrez par cela seul pittoresque[1]. » Voici comment William Gilpin, l’auteur du premier traité sur le pittoresque, illustre ce type de beauté particulière. Ainsi, la beauté pittoresque s’oppose à la beauté académique qui promeut le respect de certains canons fondés sur l’ordre, la symétrie, ou bien encore l’uni et le lisse. Chien de la casse s’inscrit dans cette beauté pittoresque par la mise en avant du village et de la région comme lieu à la beauté propre.

La grande majorité du film se déroule au sein du village du Pouget, dont le nom est d’ailleurs prononcé à deux reprises au cours du film : la première fois lorsqu’Elsa indique à Dog, qui s’est arrêté pour la prendre en stop, qu’elle se rend au Pouget ; la seconde un peu plus tard quand Mirales et Dog proposent à la jeune femme de les rejoindre, le soir, sur la place haute. Plus généralement, plusieurs panneaux signalétiques indiquant des communes de l’Hérault sont visibles dans le film – Pézenas, Clermont-l’Hérault, Gignac, etc. – et permettent ainsi de situer la région dans laquelle l’intrigue prend place. Cette importance accordée au nom du village principal et à ses alentours permet ainsi d’identifier le lieu mais aussi d’insister sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un village parmi d’autres, mais bien d’une région et d’un lieu particuliers, avec leur identité propre que le film va chercher à représenter.

C’est pourquoi le film s’ouvre sur une vue d’ensemble du village, de nuit [1]. Cette ouverture permet d’emblée de donner un cadre au récit, de le situer au cœur d’un village dont on retrouvera les particularités topographiques tout au long du film. Mais elle permet aussi de s’inscrire dans une esthétique pittoresque : les maisons de villages anciennes et modestes dont les toits forment une ligne cassée irrégulière, la végétation et l’église à l’horizon qui composent un ensemble hétérogène constitué de formes et de matières diverses, enfin le coucher du soleil qui baigne la composition dans une atmosphère étrange et quotidienne à la fois. Six plans de ce type rythment le film et sont comme autant de rappels de l’identité du lieu à l’origine des intrigues et des sentiments des quelques personnages qui l’habitent [2 et 3].

Le pittoresque du village est décliné à de très nombreuses reprises, et cela passe autant par les points de vue adoptés que par les motifs mis en avant. C’est Mirales qui promène Malabar en bordure d’une exploitation viticole, où les irrégularités du terrain et la diversité de la végétation (vignes, pins, herbes hautes) se mêlent au village et à l’horizon courbe formé par les collines cévenoles à l’arrière-plan [4]. Ou bien ce peut être aussi la bande d’amis qui passe le temps sur la place haute au milieu de vieux parapets et d’escaliers en pierre dont on peut apercevoir l’usure et le passage du temps, surveillée par deux lampadaires qui éclairent les arbres mal taillés encadrant la place [5]. Cette esthétique pittoresque permet de mettre en avant les particularités de la région tout en produisant une beauté modeste qui convoque le quotidien.

Ce pittoresque du Pouget s’oppose dans le film à deux autres lieux aux particularités spatiales bien différentes. Il s’agit de Port Camargue, station balnéaire au sud de Montpellier, où réside Ali, et la plaine d’Aumelas, où se rendent régulièrement Dog et Mirales. Le premier se caractérise par des compositions formelles droites, ordonnées, symétriques et relativement vides [6]. Elles illustrent la modernité architecturale de ces villes balnéaires construites à partir des années 1960 pour accueillir des touristes par milliers, mais dont le fonctionnalisme exacerbé a détruit l’idée d’une identité propre à ces lieux. Le second se situe à l’opposé du premier, puisqu’il s’agit d’un espace naturel où la présence de l’homme est absente. Composée uniquement d’herbes hautes asséchées par le soleil et de quelques arbres épars, la plaine se caractérise par son horizontalité et sa vastitude qui écrase la figure humaine [7]. Elle se distingue par une beauté sublime, c’est-à-dire une beauté qui sort de l’ordinaire et écrase le spectateur qui la contemple par sa grandeur et sa puissance. La plaine s’oppose au village et à son pittoresque « à taille humaine » pour incarner une nature imposante où va se jouer des événements majeurs pour les deux amis : leur rupture violente et leur réconciliation autour de la tombe de Malabar.

Ainsi, le film s’inscrit bien dans une démarche régionaliste nourrie d’une esthétique pittoresque qui veut émouvoir par une beauté locale et quotidienne. Cette beauté se fonde sur la coexistence harmonieuse de plusieurs éléments naturels – végétaux et minéraux de toutes sortes – avec une présence humaine modeste et ancienne. Elle s’oppose à d’autres espaces et d’autres esthétiques, celle des lignes droites et de la symétrie des villes balnéaires modernes, et celle terrible et sublime de la plaine qui écrase et domine les individus.

 

[1] William Gilpin, Trois essais sur le beau pittoresque, sur les voyages pittoresques et sur l’art d’esquisser le paysage, Breslau, 1799.

La ligne : le labyrinthe et l'horizon _

L’art _

Le temps de lire _

Les arts occupent une grande place dans le film. Parmi eux, la littérature est peut-être le plus important car elle sert à façonner l’identité de Mirales. En effet, ce dernier est un lecteur assidu, il cite volontiers Montaigne, aime à parler de littérature et consacre une partie non négligeable de son temps à lire. En cela, il semble se distinguer de Dog et du reste de ses amis qui ne partagent pas, à priori, sa passion pour les livres. Le réalisateur a tenu à mettre en scène des moments de lecture solitaire et aime à rappeler, lors de ses échanges avec des spectateurs, que la vie en campagne est propice à la lenteur de la lecture et que les livres – mais aussi l’art en général – sont très présents dans les petits villages et que leurs habitants lisent beaucoup. C’est pourquoi quelques courtes séquences montrent Mirales lire paisiblement chez lui et sont comme autant de moments de pause dans le récit, des moments où les enjeux entre les personnages, leurs tensions et leurs joies sont interrompues au profit d’un temps d’évasion par la lecture. En effet, ces quelques instants permettent à Mirales de s’évader en pensées ce village qui l’étouffe et qu’il ne parvient pas à quitter. De plus, ils sont aussi importants car ils représentent pratiquement les seuls moments dans le film où Mirales n’est pas en représentation sociale, heureux de distraire son groupe d’amis ou en tension avec l’un d’eux. Qu’il soit filmé en plan moyen ou en gros plan, le jeune homme est toujours détendu, relâché, et semble faire abstraction du monde qui l’entoure [1 et 2].
Par ailleurs, la lecture est aussi pour lui un moyen d’entretenir des relations positives et passionnées avec son entourage. La discussion avec Elsa autour de son sujet de recherche représente un des rares moments, peut-être le seul, où les deux personnages se trouvent des intérêts communs. Durant le court instant où ils échangent à propos de littérature, le montage isole les deux personnages dans un champ-contrechamp frontal qui les place à égalité l’un de l’autre [3 et 4]. Elsa est étonnée qu’il comprenne son sujet de mémoire et qu’il disserte sur l’œuvre de son auteur favori. En face, Mirales se saisit de ce moment unique pour lui pour exprimer toute sa passion pour la littérature et l’importance qu’elle a dans sa vie. La moquerie qu’il lance à son amie qui change de sujet en évoquant ses propres études est signifiante à ce titre : il la rabaisse en lui faisant comprendre que son intervention est hors-sujet. Par cette petite remarque méprisante, il exprime toute sa frustration à devoir interrompre ce moment important pour lui où il a l’occasion d’échanger autour de la littérature.

 

 

Cette dernière est également signifiante car elle permet d’éclairer la situation des personnages et le récit grâce au contenu des ouvrages que lit Mirales. En effet, plusieurs auteurs et titres de romans sont cités ou visibles dans le film. Mis ensemble, ils tissent un réseau qui fait écho à certains des enjeux du film et permettent également de faire des ponts entre ce dernier et d’autres récits à priori aux antipodes de notre petit village du sud de la France. C’est d’abord Hermann Hesse qui est convoqué lors de la discussion avec Elsa. Mirales indique que Le Loup des steppes « fait partie des cinq romans qui ont bâti [son] imaginaire littéraire ». Or, l’ouvrage narre l’histoire d’un homme solitaire passionné par la lecture, arrivé dans une ville inconnue, et dont la rencontre avec une femme va bouleverser la vision du monde. Plus loin, lorsque Dog appelle Mirales en urgence car il est poursuivi par la bande qui veut le passer à tabac, on peut voir le roman posé sur la table de chevet du jeune homme. Il s’agit de La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, ouvrage culte pour toute une génération d’Américains et qui décrit le quotidien et les réflexions d’un érudit en marge de la société, vivant chez sa mère et considérant avec mépris ses contemporains. Ainsi, ces références littéraires ont pour fonction d’inscrire Mirales dans une généalogie de personnages de fiction marginaux, désaxés, en décalage avec la société de leur temps et cherchant à s’en distancier par la littérature. Enfin, le dernier ouvrage que lit Mirales, à la fin du film, fait écho cette fois-ci à la situation de Dog. Jarhead est le récit testimonial d’un soldat américain, Anthony Swofford, durant la première guerre du Golfe en 1991. Le texte démonte la propagande de guerre en insistant sur l’humiliation subie par les soldats et sur la culture viriliste promue par la hiérarchie militaire. Cette lecture exprime toute l’inquiétude de Mirales à voir partir son ami sous les drapeaux. C’est aussi une façon pour lui de rester en contact avec Dog malgré cette nouvelle distance entre eux. À ce moment-là, la littérature n’est plus pour Mirales un moyen de s’échapper du village ou de chercher dans les livres des personnages qui lui ressemblent, donc de créer une distance entre lui et son entourage, mais bien plutôt un moyen de conserver un lien avec son ami, de retrouver une proximité malgré l’éloignement qui les sépare.

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La couleur : l’identité en question _

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Chien de la casse, un film bilan _

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De la musique savante au rap : la bande sonore comme trait d’union _

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Analyse

Analyse
de séquence

La première humiliation de Dog _

Durée : 3’17’’ (32’40’’ à  35’57’’)

Nombre de plans : 32

Concentrons notre attention sur une séquence relativement courte et plutôt anecdotique sur le plan narratif : située à la fin du premier tiers du film, au moment où Dog et Elsa commencent à développer des sentiments l’un pour l’autre, elle narre la rencontre des deux protagonistes avec un couple d’amis que nous ne reverrons plus dans le film. Durant ces quelques minutes dans le salon du couple, Mirales vend de la drogue à son hôte et les quatre jeunes gens discutent d’un voyage au Québec ; tout ceci avant que Mirales ne s’en prenne à Dog et ne l’humilie en public. Ce passage peut faire office de préparation et valoir comme une anticipation de la longue séquence de l’anniversaire de Dog qui suivra dans laquelle Mirales harcèlera son ami durant de longues minutes. Ici, l’humiliation est moins violente et plus courte, mais la séquence exprime déjà un détachement entre les deux hommes, détachement qui passe par la profondeur de champ et le découpage de l’espace notamment. Ce moment est donc particulièrement intéressant à étudier de façon linéaire, car il participe peu à la progression de l’histoire mais en dit long sur l’état de la relation entre les deux amis, alors même qu’aucun conflit n’a encore éclaté entre eux.

L’analyse linéaire nous permet de tirer plusieurs conclusions de cette séquence. D’abord qu’une scène peut paraître relativement anecdotique sur le plan narratif, c’est-à-dire qu’elle ne fait pas particulièrement avancer le récit, que ce soit par un rebondissement ou la résolution d’un problème par exemple, mais qu’elle peut pour autant être très signifiante, car elle approfondie la relation entre des personnages ou encore parce qu’elle permet d’exprimer l’intériorité de l’un d’entre eux. Ensuite, que son fonctionnement répond d’une logique formelle bien établie qui permet de comprendre ce qui change entre le début et la fin : l’arrivée et le départ en voiture, la présence de la musique au début et à la fin, la séparation des quatre personnages en deux binômes régulés par des champs-contrechamps. En observant les variations présentes au sein de ce système il est possible de comprendre les évolutions entre les personnages et ce qu’elles nous apprennent sur eux. Ainsi, alors que le plan large qui ouvre la séquence laisse penser que cette sortie sera salvatrice, le suivant qui montre les deux personnages dans la voiture contredit le premier et exprime déjà une séparation entre les deux grâce à la profondeur de champ et aux regards des personnages. Ensuite, le changement brutal de point de vue lorsque Mirales commence à agresser Dog permet d’insister sur le renversement dans la teneur des relations entre les personnages qui passe de la joie à une tension extrême. Malgré des gestes d’affection et une timide tentative de la part de la jeune femme de faire redescendre la colère de Mirales, Dog va subir sans sourciller ses injures.

C’est donc à l’aide des outils propres à son art – l’échelle des plans, le découpage, le montage, la profondeur de champ – que le cinéaste réussit à exprimer la relation équivoque entre les quatre personnages, la violence subie par Dog ainsi que sa détresse intérieure.

Prolongements

Pistes pédagogiques _

 

Grâce à l’extrait d’une séquence du scénario placée ci dessous, on pourra demander aux élèves de relever les différences entre la version écrite et la version filmée (différence de point de vue (Dog dans le scénario/Elsa dans le film), suppression du rond-point pour une route droite, dialogues supprimés, importance des silences dans le film, etc.).

Ensuite, on pourra leur demander les effets produits par ces changements (favoriser l’implicite sur l’explicite).

Séquence du scénario – La rencontre avec Elsa

9 EXT – JOUR – ROUTE

Le défilement rapide des lignes de marquage au sol.

Au volant de sa petite voiture blanche, Dog fixe la route.

À la sortie d’un petit rond-point, il croise une jeune femme

qui fait du stop. Il s’arrête.

ELSA (25) approche de la portière. Elle est blonde, au style

plutôt classique ; son regard pétillant et déterminé contraste

avec un visage gracile.

DOG

(fatigué de la veille)

Salut, tu vas où ?

ELSA

(timide)

Euh, au Pouget.

DOG

C’est chez moi, vas-y monte.

ELSA

(polie)

Merci.

Elle jette son sac sur la banquette arrière et s’engouffre à

l’avant du véhicule.

DOG

(il tente de faire connaissance)

T’es une touriste ?

ELSA

Euh, un peu. Je prends l’appart de ma

tante là. Elle me le laisse pour un

mois. Mais je suis déjà venue quelques

fois ici en vacances.

Elle scrute Dog un instant…

ELSA

Je crois qu’on se connait non…

DOG

Euh, je sais pas…

Il regarde à son tour la jeune femme, fronce les sourcils,

interroge ses souvenirs.

Elsa et Dog cherchent chacun de leur côté. Un léger trouble.

ELSA

(elle hésite)

On avait fait le centre aéré un été

ensemble, non ? Quand j’avais huit ou

neuf ans.

T’avais une coupe au bol et…

Dog s’empourpre, honteux de sa coiffure de l’époque.

ELSA (CONT’D)

… C’est toi qui m’avais lancé le

ballon fort dans la tête parce que,

euh, je sais plus ce que je t’avais dit

… (elle s’éclaire)

Dog !

Dog la dévisage ; il la reconnait. Il semble désolé de son

comportement d’antan.

ELSA

Elsa.

DOG

Je suis désolé pour le ballon…

ELSA

(amusée et touchée les remords

mignons de Dog)

Je t’en veux plus. Tu es pardonné.

Dog sourit à la jeune femme. La hache de guerre est désormais

enterrée.

DOG

Mais pourquoi tu viens là ? Y’a rien à

faire chez nous !

ELSA

Ben moi c’est pour ça que je viens.

Pour faire « rien ».

Dog ne répond pas. Il hoche la tête comme si Elsa venait de

dire quelque chose d’important.

La voiture trace son sillon le long de la route bordée de

platanes.

ELSA

Et vous serez un peu par-là ?

DOG

Ouais, je bouge pas. On est là.

ELSA

Ah trop bien. Ben moi j’aurai pas

grand-chose à faire alors si vous

voulez bien de moi…

DOG

Ouais carrément.

ELSA

(enthousiaste)

Je peux prendre ton numéro ?

DOG

Oui, ça marche !

(…)

Une fois dans le village, Dog se met à klaxonner de grands

coups en passant devant les maisons. Tûût-Tûûûût !!! Tûûûûût !

DOG

C’est pour faire chuter le prix de

l’immobilier !

Elsa rit de bon coeur.

En groupes, faire jouer une scène à partir du scénario. Chaque groupe doit jouer la scène selon une tonalité particulière (comique, tragique, pathétique, épique). Cette activité pourrait permettre de développer la prise de parole en public et de faire un point sur la notion de tonalité.

 

On trouvera une bonne présentation de l’échelle des plans ici : https://upopi.ciclic.fr/vocabulaire/fr/definition/sceance-4#definition-4-1

Apprendre à compter les plans et à identifier les échelles de plan à partir d’une séquence pour laquelle la signification émerge facilement.

Exemple de séquences pour cet exercice :

  • Elsa et Dog se rapprochent [00 : 31 : 15 – 00 : 32 : 39] : 9 plans (plan rapproché ; plan rapproché ; plan rapproché ; gros plan ; plan rapproché ; plan rapproché ; plan rapproché ; plan rapproché ; plan moyen). Le plan casse l’homogénéité de l’échelle resserrée et marque ainsi une distance entre les deux personnages, causée par le surgissement de Mirales dans ce moment de rapprochement.
  • Dog vandalise la voiture de Dimitri [01 : 01 : 44 – 01 : 02 : 23] : 5 plans (plan d’ensemble ; plan rapproché ; gros plan ; plan rapproché ; plan d’ensemble). La grande variété d’échelle utilisée exprime l’excitation du personnage qui agit sous le coup de la colère.


Extraits disponibles sur Youtube :

  • Dog et Mirales proposent à Elsa de sortir:

https://www.youtube.com/watch?v=ro9Jstiw_WI

15 plans (plan américain, succession de plans rapprochés, plan américain).

  • Mirales, Dog et Elsa dans la plaine:

https://www.youtube.com/watch?v=WTkyf9FsvDA

26 plans (gros plan, plan rapproché, plan taille, plan rapproché, plan d’ensemble, gros plan, plan rapproché, plan rapproché, plan taille, plan rapproché, gros plan, gros plan, plan taille, plan rapproché, plan rapproché, plan rapproché, plan rapproché, gros plan, plan rapproché, plan d’ensemble, gros plan, gros plan, plan taille, plan rapproché, plan taille, plan d’ensemble).

  • Dog et Mirales dans la voiture:

https://www.youtube.com/watch?v=BSU60_gMrLk

15 plans (14 gros plans puis un plan rapproché)

  • Soirée au restaurant:

https://www.youtube.com/watch?v=cXXUAyRQDUA

15 plans (plan d’ensemble, plan taille, plan rapproché, plan rapproché, plan rapproché, plan rapproché, plan rapproché, plan rapproché, plan taille, plan taille, plan rapproché, plan taille, plan rapproché, plan rapproché, plan taille).

 

Puisque le film accorde une grande place au dialogue entre les arts, on pourra demander aux élèves qu’ils apportent une image, une photo, un tableau, une musique, un film qui leur fait penser à Chien de la casse et ensuite les interroger sur les relations entre l’œuvre qu’ils ont apportée et le film.

 

Organiser une sortie au village du Pouget. Diviser la classe en groupes, chaque groupe doit retrouver les lieux emblématiques du film à partir de photogrammes imprimés (la place haute, la rue de l’appartement de Dog, celle de Madame Dufour, le bar, l’église devant laquelle se tient Bernard) puis prendre des photos avec leur téléphone avec le même point de vue que celui de la caméra. Voire même, rejouer quelques séquences en extérieur sur les lieux, et les filmer.

Textes d’analyse Fabien Meynier, docteur en études cinématographiques et audiovisuelles, et chercheur associé au laboratoire RiRRa21 (Représenter, inventer la réalité, du Romantisme au XXIe siècle).  Il enseigne à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. Montages vidéo / Antoine Ferrando – Voix / Fabien Meynier & Alice Béroud

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